La sécurisation — fondement comportemental du chien, du chiot à l’adulte
Disclaimer
Cet article n’a pas vocation à présenter une méthode universelle, applicable rapidement, ni à proposer des solutions toutes faites, déconnectées du respect du bien-être animal.
Bien au contraire.
Pourquoi cet article ?
Au fil de mes expériences avec les chiens, et plus largement dans mon quotidien, y compris en tant que mère d’un jeune enfant, une intuition revenait sans cesse : celle qu’il existait un fil conducteur, une clé de compréhension commune à de nombreuses situations comportementales, sans que je parvienne réellement à la formuler.
Il ne s’agissait pas d’un outil éducatif précis, ni d’une technique isolée, mais d’un principe sous-jacent, présent dans des contextes très différents, chez des individus pourtant différents.
Après avoir passé des années à observer cette perception sous tous les angles, à l’examiner par chaque bout de la lorgnette, j’ai longtemps été très concentrée sur le chien lui-même, au plus près du comportement.
Dans cette immersion, j’ai tenté de nommer ce que j’observais, de le qualifier, de l’expliquer, en l’appelant tour à tour par de nombreux noms, sans jamais parvenir à en saisir pleinement la cohérence globale.
Avec le temps, et en croisant l’expérience de terrain avec les apports théoriques, ce recul s’est progressivement construit.
Et aujourd’hui, il me semble possible de mettre enfin des mots sur ce qui, jusque-là, relevait surtout de l’intuition.
Ce principe fondamental, désormais clairement identifié, est aujourd’hui étayé par les connaissances en éthologie, en sciences du comportement, en neurosciences affectives, ainsi que par les travaux portant sur le lien chien-humain : la sécurisation.
Ce principe n’a rien de révolutionnaire.
Il est souvent déjà là, intuitivement.
L’enjeu est simplement de le rendre conscient et opérant.
Un fondement comportemental chez les mammifères
Chez les mammifères sociaux, le comportement n’est pas uniquement le produit d’apprentissages ou de règles imposées. Il est tout d’abord conditionné par une question primitive et universelle : « Suis-je en sécurité dans cet environnement ? »
La sécurisation correspond à la perception, pour un individu, d’évoluer dans un environnement : prévisible, lisible, gérable, et non menaçant.
Ce principe est observable chez beaucoup de mammifères, notamment : les primates, les carnivores sociaux, les ongulés, et l’objet de cet article : le chien domestique.
Il conditionne la capacité de l’individu à : réguler ses émotions, explorer son environnement, apprendre, interagir de manière adaptée.
Sécurité et sécurisation : une distinction essentielle
Avant d’aller plus loin, il me paraît nécessaire de clarifier cette distinction.
Un environnement peut être objectivement sécurisé : absence de danger immédiat, besoins physiologiques couverts, cadre matériel stable.
La sécurisation, en revanche, renvoie à autre chose.
Il s’agit du processus par lequel se construit un sentiment de sécurité.
Autrement dit, la sécurisation désigne l’ensemble des conditions : contextuelles, relationnelles et environnementales, qui permettent à un individu de se sentir en sécurité.
Un chien peut donc être en sécurité sans pour autant se sentir sécurisé.
Et c’est ce sentiment ( ou son absence ) qui va orienter ses comportements.
La sécurité est un état.
La sécurisation est ce qui permet de s’y sentir.
Précision de point de vue
Enfin, dans cet article, lorsque je parle de sécurisation, il s’agit toujours de la sécurisation du point de vue du chien. Pas ce qui est objectivement sécurisé pour l’humain, mais de ce qui est ressenti comme sécurisant par le chien.
Un environnement peut être sécurisé sans pour autant être vécu comme tel. C’est ce décalage entre cadre objectif et ressenti subjectif que recouvre ici la notion de sécurisation.
Lire la sécurisation à travers le prisme des émotions
La définition ainsi posée nous amène donc naturellement dans le registre des émotions, et, par enchaînement logique, à la nécessité de savoir lire les émotions du chien.
C’est pourquoi je continue de recommander, depuis de nombreuses années, les signaux d’apaisement décrits par Turid Rugaas.
Ils offrent une grille de lecture précieuse pour comprendre l’état émotionnel du chien, au-delà de ce qu’il fait, et accéder à la manière dont il vit une situation. Cette grille de lecture permet de sortir des interprétations hasardeuses et de revenir à ce que le chien exprime réellement.
S’engager avec un chien, c’est aussi apprendre son langage.
Si l’on devait faire un parallèle chez l’humain, ce serait celui de l’intelligence émotionnelle : au sens de la capacité à identifier ce que l’on ressent, à le nommer, et à le prendre en compte.
Mais chez l’humain, dire « je me sens comme ci, je me sens comme ça » reste peu courant, et encore souvent peu accepté socialement.
La société valorise d’avantage l’action, le contrôle et le résultat que l’expression et la lecture des états émotionnels.
Cela a pour conséquence de nous pousser à dialoguer avec nos amis les chiens souvent sur deux canaux différents et parfois malheureusement, pendant toute une vie de chien : dialoguer uniquement en langage comportemental, là où le chien fonctionne avant tout en langage émotionnel.
En situation d’urgence, le langage comportemental peut évidemment avoir sa place. Il permet de gérer l’instant, lorsqu’il n’y a pas eu d’anticipation possible. Mais il reste une réponse ponctuelle,
pas une solution de fond.
Le comportement gère l’urgence. La sécurisation prévient et s’inscrit dans le temps.
Et le chien dans tout ça ?
Le chien domestique, même s’il n’est plus soumis aux contraintes directes de survie, a conservé cet instinct fondamental qui s’exprime dès le plus jeune âge.
Chez le chiot, la manière d’explorer l’environnement est particulièrement révélatrice. On observe très souvent une exploration dite « en étoile » : le chiot s’éloigne, observe, puis revient régulièrement vers son point de référence avant de repartir.

Il ne s’agit pas d’un choix conscient ni d’une stratégie réfléchie : C’est l’expression d’un ressenti de sécurité, ou de son absence.
Le chien ne décide pas s’il est en sécurité : il le ressent.
Ce que nous avons encore du mal à assumer chez l’humain, le chien l’exprime en permanence.

C’est à partir de cette compréhension que se pose la question de notre manière de les accompagner.
Agir sur le comportement ne modifie pas le ressenti
À partir de là, il devient logique de comprendre que lorsqu’on demande à un chien de s’asseoir dans une situation inconfortable parce qu’il s’agite, on agit sur l’expression extérieure, pas sur l’état émotionnel sous-jacent.
Le ressenti demeure, même si le comportement devient plus discret, plus inhibé ou plus contrôlé.
On peut faire disparaître un symptôme, on ne fait pas disparaître un état émotionnel.
Sécuriser le cadre plutôt que corriger le chien
La bonne nouvelle, c’est que le principe de sécurisation n’est pas que théorique : Il est directement applicable dans des situations très concrètes du quotidien, souvent de manière très simple .
A titre d’exemple, pendant longtemps, il était par exemple conseillé de mettre la main dans la gamelle du chien afin de « montrer que l’on est le chef » (une lecture hiérarchique de la relation humain-chien aujourd’hui largement remise en question par les travaux scientifiques contemporains.)
Dans les faits, cette pratique produisait souvent l’effet inverse :
l’humain devenait une menace potentielle sur une ressource vitale.
Conséquence : Le chien apprenait à anticiper une perte.
De la même manière, on observe chez certains chiens, sans problématique initiale, que le simple fait de manger dans un lieu bruyant ou imprévisible suffit à faire émerger de l’inconfort.
Dans ces situations, il n’a souvent pas été nécessaire de « travailler le comportement ». Le simple fait de sécuriser le cadre ( en plaçant la ration dans un endroit calme, stable et prévisible ) a suffi à faire disparaître les manifestations sur le long terme.
Dans ces deux exemples, ce n’est pas le chien qui a un problème c’est le cadre.
Ainsi la sécurisation repose sur deux piliers indissociables :
la lecture de l’état émotionnel du chien et l’ajustement du cadre en fonction de ce qui est perçu.
Un principe validé par la recherche
Ce constat de terrain est aujourd’hui largement étayé par les travaux scientifiques consacrés à :
- l’attachement,
- la régulation émotionnelle,
- et le développement comportemental du chien.
Ils montrent que le sentiment de sécurité est un préalable indispensable :
- à la régulation émotionnelle,
- à la capacité d’exploration,
- à l’apprentissage,
- et à la construction de comportements stables et adaptés.
Autrement dit, un chien ne se régule pas parce qu’on lui demande d’être calme.
Il se régule parce qu’il se sent sécurisé.
Ce principe s’applique aussi bien au chien adulte qu’au chiot.
Mais chez ce dernier, en pleine phase de développement neurologique et émotionnel, la sécurisation constitue la toute première base sur laquelle vont s’organiser toutes les expériences futures.
C’est pourquoi certains moments, certaines situations et certains comportements prennent un relief particulier lorsqu’on les observe à travers ce prisme.
L’arrivée du chiot dans son nouveau foyer, la gestion des premières séparations, la relation aux visiteurs, ou encore l’expression de la méfiance sont autant de contextes où la sécurisation joue un rôle central.
Ces situations feront l’objet d’articles dédiés, chacun abordé sous cet angle, afin d’accompagner concrètement les adoptants dans la compréhension et l’ajustement du cadre.

